Qu’est-ce que l’ordre des licenciements pour motif économique ?
Lorsqu’une suppression de poste concerne une catégorie professionnelle comptant plusieurs salariés, l’employeur ne choisit pas librement celui qui sera licencié. Il doit appliquer des critères d’ordre, destinés à objectiver cette sélection et à protéger les salariés les plus vulnérables.
L’article L. 1233-5 du Code du travail énumère quatre critères que l’employeur doit prendre en compte : les charges de famille, en particulier celles des parents isolés, l’ancienneté de service, la situation des salariés présentant des caractéristiques sociales rendant leur réinsertion professionnelle particulièrement difficile, notamment les personnes handicapées et les salariés âgés, et les qualités professionnelles appréciées par catégorie.
Cette obligation s’applique à tout licenciement pour motif économique, y compris individuel. C’est une idée fausse répandue que de croire que l’ordre des licenciements ne concernerait que les procédures collectives : dès lors que plusieurs salariés occupent des fonctions de même nature, la question du choix se pose et la procédure licenciement économique impose d’y répondre selon des critères définis à l’avance.
Quand communiquer les critères d’ordre au salarié ?
1. À la demande écrite du salarié
L’employeur n’a pas à communiquer spontanément les critères retenus. L’obligation naît d’une demande du salarié, qui doit être écrite et adressée par lettre recommandée avec avis de réception ou remise contre récépissé.
Cette demande n’a pas à être motivée. Le salarié peut simplement solliciter la communication des critères et la façon dont ils lui ont été appliqués, sans avoir à exposer de grief ni à annoncer une contestation.
2. Après la notification du licenciement
Le point de départ du délai ouvert au salarié n’est ni la date de la lettre de licenciement, ni la date de sa réception, mais celle à laquelle il quitte effectivement son emploi, c’est-à-dire en pratique le terme du préavis exécuté ou la date de rupture en cas de dispense.
Cette précision compte, car elle décale souvent la fenêtre de plusieurs semaines par rapport à la notification. Un salarié qui écrit dès réception de sa lettre de licenciement agit dans le délai, mais celui qui attend plusieurs semaines après son départ effectif le laisse expirer.
3. Dans le délai légal de réponse
Le salarié doit formuler sa demande dans les dix jours suivant son départ effectif de l’entreprise. L’employeur doit répondre dans les dix jours suivant la présentation ou la remise de cette lettre.
Ces délais ne sont pas des délais francs : ils expirent le dernier jour à vingt-quatre heures. La forme de la réponse est imposée, comme celle de la demande : lettre recommandée avec avis de réception ou remise contre récépissé.
4. Lorsque la demande est tardive
Une demande formulée après l’expiration du délai de dix jours ne fait naître aucune obligation. La Cour de cassation l’a jugé expressément : le salarié qui écrit hors délai ne peut reprocher à l’employeur de ne pas lui avoir répondu, ni réclamer des dommages et intérêts à ce titre.
Répondre malgré tout reste possible et souvent préférable. Un refus de communiquer, même juridiquement fondé, alimente le sentiment d’arbitraire et conduit fréquemment le salarié à saisir le conseil de prud’hommes pour obtenir ce qu’un simple courrier aurait réglé.
Comment rédiger la lettre correctement ?
Etape 1 : Rappeler les critères d’ordre retenus
La lettre énonce les critères appliqués, en précisant leur source : convention ou accord collectif applicable, accord d’entreprise, ou décision de l’employeur prise après consultation du comité social et économique.
Indique également le périmètre d’application retenu. Celui-ci peut être fixé par accord collectif ; à défaut, il ne peut être inférieur à la zone d’emploi dans laquelle sont situés un ou plusieurs établissements de l’entreprise concernés par les suppressions d’emplois.
Conseil d’expert : Définis les critères et leur pondération avant d’arrêter le moindre nom, et consigne-les par écrit. Reconstituer après coup une grille censée avoir guidé un choix déjà fait est un exercice que les juges détectent sans difficulté, et qui transforme une procédure défendable en dossier perdu.
Etape 2 : Expliquer leur application au salarié
C’est le cœur de la lettre et ce que la jurisprudence exige réellement. Il ne suffit pas d’énumérer les critères : l’employeur doit indiquer comment ils ont été appliqués à la situation individuelle du salarié.
Reprends chaque critère en indiquant le résultat obtenu par l’intéressé, le cas échéant sous forme de points, et la catégorie professionnelle au sein de laquelle la comparaison a été opérée. Une réponse qui se borne à citer l’article L. 1233-5 sans aucune application concrète est considérée comme insuffisante.
Conseil d’expert : Présente l’application sous forme de tableau : critère, pondération, points obtenus par le salarié, total. Ce format répond précisément à ce que vérifie le juge, et il démontre l’objectivité de la démarche bien mieux qu’un paragraphe explicatif, sans révéler l’identité des autres salariés.
Etape 3 : Définir la catégorie professionnelle de comparaison
Les critères s’appliquent à l’intérieur d’une catégorie professionnelle, qui regroupe les salariés exerçant des fonctions de même nature supposant une formation professionnelle commune.
Cette définition est souvent le véritable enjeu du litige. Une catégorie délimitée trop étroitement, construite pour ne comprendre qu’un seul salarié, est régulièrement écartée par les juges qui reconstituent alors le périmètre pertinent et constatent le non-respect de l’ordre.
Etape 4 : Respecter la confidentialité des autres salariés
La réponse doit permettre au salarié de comprendre sa propre situation, sans divulguer les données personnelles de ses collègues. Les noms, situations familiales et évaluations individuelles des autres salariés n’ont pas à figurer dans la lettre.
Il est possible d’indiquer le nombre de salariés composant la catégorie et la position du salarié dans le classement résultant de l’application des critères, sans identifier les autres. Cet équilibre satisfait à la fois l’obligation d’information et le respect de la vie privée.
Etape 5 : Envoyer dans la forme et le délai imposés
La réponse est adressée par lettre recommandée avec avis de réception ou remise contre récépissé, dans les dix jours suivant la présentation ou la remise de la demande du salarié.
Conserve la preuve de l’envoi et une copie complète de la lettre. En cas de contestation, c’est à l’employeur d’établir qu’il a répondu, dans le délai et de façon suffisamment précise.
Que doit contenir la lettre ?
- L’identité des parties et la référence au licenciement : Dénomination de l’entreprise, adresse, identité du signataire, nom et prénom du salarié, poste occupé, date de notification du licenciement et date de son départ effectif de l’entreprise.
- Le rappel de la demande du salarié : Date de la lettre du salarié, date de sa présentation ou de sa remise, et objet de la demande, afin d’établir que la réponse intervient dans le délai de dix jours.
- Les critères d’ordre appliqués et leur source : Énumération des critères retenus, mention de leur origine, convention ou accord collectif, accord d’entreprise ou décision de l’employeur après consultation du comité social et économique, et pondération éventuellement appliquée.
- Le périmètre d’application retenu : Étendue géographique et organisationnelle au sein de laquelle les critères ont été appliqués, étant rappelé qu’à défaut d’accord collectif ce périmètre ne peut être inférieur à la zone d’emploi concernée.
- La catégorie professionnelle de comparaison : Définition de la catégorie au sein de laquelle la comparaison a été opérée, c’est-à-dire l’ensemble des salariés exerçant des fonctions de même nature supposant une formation professionnelle commune, et nombre de salariés concernés.
- L’explication de la situation individuelle : Application concrète de chaque critère au salarié, résultat obtenu, le cas échéant sous forme de points, et position résultante dans le classement, sans divulguer les données personnelles des autres salariés.
- La date, la signature et le mode d’envoi : Lettre datée et signée par une personne habilitée, adressée par lettre recommandée avec avis de réception ou remise contre récépissé, dans le délai de dix jours.
Conseils pratiques pour la justification de l’ordre des licenciements
- Définis les critères en amont : Les critères et leur pondération doivent être arrêtés avant de désigner le moindre salarié, par accord collectif ou, à défaut, par décision de l’employeur après consultation du comité social et économique. Une grille reconstituée après coup pour justifier un choix déjà opéré ne résiste pas à l’examen.
- Prends en compte l’ensemble des critères : L’employeur peut privilégier l’un d’eux, mais à la condition expresse de tenir compte de tous les autres. Appliquer la seule ancienneté, ou les seules qualités professionnelles, est le manquement le plus fréquemment sanctionné en la matière.
- Objective les qualités professionnelles : C’est le critère le plus contesté parce que le plus subjectif. Appuie-le sur des éléments vérifiables, entretiens annuels, résultats mesurables, certifications obtenues, et jamais sur une appréciation générale non documentée.
- Respecte le délai de réponse de dix jours : Il court à compter de la présentation ou de la remise de la lettre du salarié et n’est pas un délai franc. Une réponse tardive, insuffisante ou absente expose l’employeur à des dommages et intérêts calculés en fonction du préjudice subi.
- Distingue la sanction applicable : Le non-respect des critères d’ordre ne prive pas le licenciement de cause réelle et sérieuse et n’entraîne pas sa nullité. Il ouvre droit à des dommages et intérêts distincts, réparant le préjudice résultant de la perte de chance de conserver son emploi.
- Conserve une trace écrite de toute la démarche : Grille de critères, procès-verbal de consultation du comité social et économique, tableau d’application, demande du salarié et copie de la réponse avec sa preuve d’envoi. C’est à l’employeur de démontrer qu’il a correctement appliqué les critères.
Conseil d’expert : Anticipe la réponse dès la construction du dossier de licenciement. Si tu es capable de remplir le tableau d’application le jour où tu choisis le salarié, la lettre se rédige en quinze minutes le moment venu. Si tu ne l’es pas, c’est que le choix n’a pas été opéré sur des critères objectifs.
Points clés à retenir
La lettre justifiant de l’ordre des licenciements répond à une demande du salarié et s’inscrit dans un calendrier symétrique : dix jours pour le salarié à compter de son départ effectif de l’entreprise, dix jours pour l’employeur à compter de la présentation de cette demande, dans les deux cas par lettre recommandée avec avis de réception ou remise contre récépissé.
Son contenu ne peut se limiter à l’énumération des quatre critères de l’article L. 1233-5 : la jurisprudence exige que l’employeur explique comment ces critères ont été concrètement appliqués à la situation individuelle du salarié, au sein d’une catégorie professionnelle clairement définie et d’un périmètre qui, à défaut d’accord collectif, ne peut être inférieur à la zone d’emploi. L’employeur peut privilégier un critère, à condition de tenir compte de tous les autres.
Enfin, la sanction du manquement est spécifique : elle ne prive pas le licenciement de cause réelle et sérieuse mais ouvre droit à des dommages et intérêts réparant le préjudice subi.




